Le pitch du 7/11 - screenshot

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Le Pitch - Cinéma
Émission du mercredi 7 novembre 2018

diffusé le mer. 07.11.18 à 0h05
émissions culturelles | 5 min | tous publics
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UN AMOUR IMPOSSIBLE de Catherine Corsini

 

Avec Virginie Efira, Niels Schneider et Estelle Lescure

 

 

À la fin des années 50 à Châteauroux, Rachel, modeste employée de bureau, rencontre Philippe, brillant jeune homme issu d'une famille bourgeoise. De cette liaison passionnelle mais brève naîtra une petite fille, Chantal. Philippe refuse de se marier en dehors de sa classe sociale. Rachel devra élever sa fille seule. Peu importe, pour elle Chantal est son grand bonheur, c'est pourquoi elle se bat pour qu'à défaut de l'élever, Philippe lui donne son nom. Une bataille de plus de dix ans qui finira par briser sa vie et celle de sa fille.

 

La réalisatrice Catherine Corsini s'est penchée sur le roman de Christine Angot sur les conseils de sa productrice Elisabeth Perez. Si l'œuvre l'a touchée, elle craignait néanmoins qu'elle soit inadaptable : « Je mesurais la difficulté de retracer une vie presque entière en deux heures. Je me demandais s’il fallait confier le rôle de la mère à plusieurs actrices ou bien à une seule que le maquillage permettrait de vieillir, et comment parler de l’inceste du point de vue d’une mère qui ne voit pas. Par son amplitude le sujet me faisait peur mais j’étais fascinée par cette femme modeste et forte à la fois, par le mystère de son aveuglement et par l’amour qu’elle avait pour cet homme pervers. Au fond, dès les premières lignes, j’ai eu envie de filmer cette histoire de bout en bout ». 

 

Christine Angot a pu consulter le scénario et le commenter auprès de Catherine Corsini et Laurette Polmanss (co-scénariste). « Elle a été d’un grand respect et nous a laissées complètement libres » relate la réalisatrice. Celle-ci est entrée en contact avec la mère de l'auteure et lui a posé des questions sur des éléments de costumes ou de décors. Les deux femmes ne se sont cependant jamais rencontrées et leurs échanges ne se faisaient que par courrier : « Elle a conservé un souvenir extrêmement précis de chaque chose, de tous les détails des lieux qu’elle a traversés. Son écriture était très appliquée et éclairante ; je sentais la droiture, la dignité, l’élégance et la pudeur de cette femme. Elle m’inspirait et je ne voulais surtout pas la trahir. [...] J’ai fait lire ses messages à Virginie [Efira], je crois qu’ils l’ont beaucoup aidée. Mais malgré tout, même après l’adaptation du livre, après nos échanges, Rachel reste un mystère ».

 

Catherine Corsini avoue qu'elle n'avait pas d'actrice en tête pour le rôle de Rachel au moment d'écrire le film, et encore moins Virginie Efira qu'elle n'avait jamais vu jouer. La réalisatrice se souvient : «  Je l’ai rencontrée dans un festival où elle présentait ‘Victoria’. Il y a eu deux chocs, la voir à l’écran et parler avec elle. Elle m’a séduite par son intelligence. Elle avait lu et aimé le livre. Elle a été surprise et très heureuse que je lui propose le film. Je crois qu’elle cherchait un rôle de cette ampleur. Rachel est quelqu’un d’intelligent et qui possède une dimension très concrète, comme Virginie ».

 

Pour incarner Philippe, la réalisatrice craignait tout d'abord que Niels Schneider soit trop jeune (10 ans le séparent de Virginie Efira). Mais l'acteur franco-canadien a tenu à faire des essais : « Il avait travaillé le personnage, sa véracité, son ambiguïté. Il a joué plusieurs scènes avec Virginie et à chaque fois ce qui était frappant, ce qui se dégageait de lui à travers le personnage, c’est le mal se cachant derrière la beauté. Ce qui donnait de la puissance à leur relation. Pendant le tournage, c’est un acteur inquiet mais investi quasi religieusement dans son personnage. Il me disait : ‘J’aime travailler avec toi, avec Virginie, mais ce rôle… j’ai envie que ça s’arrête, c’est atroce !’ ».

 

Le rôle de Chantal est incarné à différents âges par quatre actrices. Estelle Lescure, qui interprète Chantal adolescente, est la fille d'amis de Catherine Corsini que celle-ci avait perdue de vue depuis plusieurs années : « elle m’a étonnée par sa maturité et sa délicatesse. J’ai pu parler ouvertement de l’inceste avec elle, ce qui n’était pas le cas de toutes les adolescentes. Faire jouer à des ados une fillette abusée par son père sans qu’elles en comprennent la portée me mettait dans une position moralement intenable ». Quant à Chantal adulte, elle est incarnée par une autre quasi-débutante, Jehnny Beth, chanteuse du groupe de rock britannique ‘Savages’ « Elle m’a plu tout de suite par sa façon de scander le texte. C’est une chanteuse, c’est un visage nouveau et c’était important pour moi que cette fille soit inconnue ; elle a ce que je nommerais une ‘sauvagerie domestiquée’ qui sied au personnage ». 

 

« Un amour impossible » est un film produit par une femme, écrit par deux femmes d’après le livre d’une femme, réalisé par une femme et qui retrace le destin de deux femmes. La réalisatrice explique : « J’ai commencé à travailler sur le film il y a deux ans (…). Je n’ai pas attendu l’affaire Weinstein pour parler des femmes, de leur émancipation, du militantisme et de la domination masculine. ‘Un amour impossible’ arrive en effet de plein fouet, dans ce moment assez enthousiasmant pour les jeunes femmes d’aujourd’hui qui s’interrogent sur leur rapport aux codes du pouvoir, à l’entre-soi masculin. L’histoire de Rachel et Chantal apporte d’une certaine manière une justification supplémentaire aux combats d’aujourd’hui, elle les corrobore, elle en renforce encore le bien-fondé, mais les résistances sont tenaces. Savoir que les femmes peuvent dénoncer aujourd’hui leur agresseur leur permet de se libérer de ce sentiment de culpabilité qui les contraint. Rachel et Chantal sont des femmes qui se relèvent de leurs blessures. Elles réussissent toutes les deux à ne pas être broyées, c’est un bel exemple de courage et d’intelligence car c’est bien la pensée qui les sauve. »

 

 

SALE TEMPS À L'HÔTEL EL ROYALE de Drew Goddard

 

Avec Dakota Johnson, Jon Hamm, Cynthia Erivo, Jeff Bridges, Lewis Pullman, Cailee Spaeny et Chris Hemsworth

 

 

Ce film fait l’objet d’une interdiction en salles aux moins de 12 ans

 

Janvier 1969. Alors que Richard Nixon entame son mandat comme 37e président des États-Unis, une nouvelle décennie se profile. À l’hôtel l’El Royale, un établissement autrefois luxueux désormais aussi fatigué que ses clients, sept âmes aussi perdues les unes que les autres débarquent. Situé sur la frontière entre la Californie et le Nevada, l’El Royale promet la chaleur et la lumière du soleil à l’ouest, et l’espoir et les opportunités à l’est. Il incarne parfaitement le choc entre passé et présent. Autrefois, célébrités et personnalités politiques influentes s’y côtoyaient, au casino, au bar, à la piscine ou dans les suites somptueuses. Mais l’âge d’or du Royale est bel et bien révolu.

Dans cet hôtel oublié des riches et des puissants depuis longtemps, un prêtre, une chan­teuse de soul, un voyageur de commerce, une hippie et sa soeur, un homme énigmatique et le gérant de l’hôtel vont se retrouver par hasard… ou pas.

Au cours d’une nuit comme seul le destin sait les orchestrer, tous auront une dernière chance de se racheter, avant que l’enfer ne se déchaîne…

 

Le scénariste et réalisateur Drew Goddard revient sur la genèse du projet : « ‘Sale temps à l'hôtel El Royale’ était la définition parfaite d’un projet pas­sionnel. Je l’ai écrit pour moi. J’ai travaillé sur de nom­breux films à gros budget, avec beaucoup de prévi­sualisation et des effets visuels complexes, et un jour je m’en suis plaint auprès de ma femme. Je lui ai dit : ‘Je suis fatigué de tout ça. Mon prochain film, ce sera juste quelques acteurs qui dialoguent dans une pièce.’ Au début je plaisantais, mais ce genre de restrictions peut être positif pour un scénariste. Je me suis donc lancé le défi d’élaborer un scénario où l’on avait plu­sieurs personnages dans un espace fermé. Comment rendre cela intéressant ? Comment tourner l’histoire lorsqu’elle se déroule principalement dans un même endroit ? Comment modifier ce lieu au cours d’une seule et même nuit ? Toutes ces questions ont ap­porté leur lot de difficultés, mais je me suis vraiment amusé à y répondre dans l’écriture. Et j’adore les hô­tels. J’aime ces lieux où les gens arrivent pour un laps de temps assez court et où se produisent toutes ces rencontres. Je voulais explorer cette idée qu’une nuit dans un hôtel peut changer la vie de quelqu’un. »

 

Drew Goddard a situé son histoire dans les années 1960, une période parfaite pour un film qui révèle couche après couche l’action et les personnages : « Les années 60 sont le symbole d’un esprit d’érotisme, de chaleur et de fête, mais là-dessous existait une forme de paranoïa. Sous les paillettes et le côté glamour, on surveillait les choses », précise le metteur en scène.

 

Le producteur Jéremy Latcham explique au sujet du film : « Lorsque Drew Goddard m’a présenté l’univers qu’il souhaitait créer, j’ai pensé qu’il serait certainement très différent de ce que j’avais pu voir jusqu’ici à l’écran. Sa vision de l’hôtel ainsi que des personnages était incroyablement précise dès nos premiers échanges. Drew possède une indéniable détermination et une force d’imagination qui, en tant que producteur, rendent mon travail très amusant. Nous n’avons eu de cesse de réaliser la meilleure version du film au lieu de tenter de définir ce que le film était en lui-même. En termes de narration, une telle vision est rare et on peut espérer que cela se traduise par un film plein d’audace ».

 

« Incroyable » est le terme que Jeff Bridges a employé pour décrire l’histoire. « Quand j’ai lu le scé­nario, je me suis dit que je n’avais jamais vu ça, que c’était le genre de film que j’adorerais voir. Apprendre ensuite que le scénariste, Drew Goddard, serait aussi le réalisateur du film, a été un vrai plus. Les metteurs en scène que je préfère sont ceux qui sont prêts à vous laisser carte blanche, qui créent une ambiance libre et chaleu­reuse sur le plateau. Et c’est ce que Drew a fait. Vous sentez vraiment chez lui un esprit de collaboration, une douceur et beaucoup de gentillesse, ce qui per­met à tout le monde d’être détendu. Et lorsque vous êtes détendu, vous êtes meilleur dans votre travail, vous êtes prêt à explorer diverses manières de faire, d’autres directions de jeu. C’était très encourageant de l’entendre dire ‘Partagez vos idées. Comment vous voyez les choses ?’ J’ai adoré travailler avec lui. Il fait maintenant partie de mes réalisateurs préférés. »

 

Chris Hemsworth avait déjà travaillé avec Drew Goddard et était un grand fan de son travail, mais le scénario a été pour lui une belle découverte. Il confie : « C’est un des meilleurs scripts que j’ai pu lire. C’est frais, unique, avec des moments dramatiques, un humour sinistre, complexe, et avec une belle profondeur et plusieurs histoires qui s’entrecroisent. Le chaos ne fait que s’intensifier et tout devient un château de cartes qui s’effondre. C’est aussi imprévisible qu’intense. »

 

Pour créer l’ambiance sonore qu’il souhaitait, Drew Goddard a engagé le producteur de musique Harvey Mason. Ce dernier raconte : « Mon travail a consisté à rendre la musique authentique et unique pour ce film. Nous ne voulions pas de version karaoké des chansons. Nous voulions quelque chose qui corresponde vraiment à cet environnement incroyable mais qui reste fidèle aux chansons originales. Nous devions marcher sur le fil entre respecter l’original de la chanson et rester dans l’époque du film ». Ils sont notamment parvenus à cette originalité en enregistrant Cynthia Erivo (qui joue Darlene Sweet) en direct sur le plateau. « Ce n’était pas du play-back, c’était une performance live. Lorsque Cynthia chantait, nous avons utilisé une musique pré-enregistrée, mais nous avons enregistré la voix en live. En général, les gens ne sont pas assez courageux pour enregistrer sur un plateau. Mais nous avions un réalisateur et des producteurs exceptionnels, et Cynthia est une fantastique chanteuse. Elle puise sa grande force dans son expérience acquise à Broadway. »

 

L’hôtel El Royale n’existe pas et n’est pas une reproduction. Il n’est pas non plus d’une authenticité rigoureuse, mais il a le parfum de l’authenticité. Le chef décorateur Martin Whist raconte : « Vous croyez en cet endroit. Il est confortable. Mais en même temps, il est désormais trop grand car il a été construit pour accueillir un grand nombre de gens alors que peu de personnes y séjournent à présent. »

La curieuse frontière de séparation entre la Californie et le Nevada constitue une métaphore qui perdure tout au long du film. Drew Goddard explique : « De la chaleur et de la lumière à l’ouest ; de l’espoir et des opportunités à l’est. La Californie est chaleureuse et lumineuse, elle attire les gens comme le chant d’une sirène. Vous éprouvez un élan envers cet endroit. Le Nevada promet davantage un changement de vie, l’idée que vous pouvez entrer dans un casino et en ressortir différent. C’est une promesse d’espoir, asso­ciée à l’esprit de conquête du Nevada, un État qui a commencé par être hors-la-loi avant de devenir dou­cement l’étendard du capitalisme. »

 

Martin Whist, le chef décorateur, précise : « La séduction de la Californie est délibérément sournoise. Lorsque les gens voient la partie californienne de l’hô­tel, ils pensent à l’optimisme, la chaleur et le côté ac­cueillant qu’elle représente. Mais en réalité, c’est un démon. Car derrière cette façade enjouée rampent la corruption, le mal et la suspicion. ». Le thème de la rédemption se retrouve dans la structure du bâtiment principal. Le chef décorateur souligne : « Je voulais créer l’esprit d’une nef d’église à l’intérieur. Il y a une notion d’élévation dans l’architecture. On a l’im­pression de se promener dans une cathédrale – avec un juke-box à une extrémité qui attire tous les regards à l’arrivée. »

 

 

 

BONUS

 

 

NOUS, TIKOPIA de Corto Fajal

 

 

Depuis 3000 ans, les habitants de l'île de Tikopia ont développé une civilisation originale dans laquelle leur île est vivante. Elle participe aux grandes décisions prises par le conseil des chefs et des notables autour de Ti Namo, leur roi, pour décider de leur destinée commune.

 

« Nous, Tikopia », à travers la conversation entre l'île et son roi, les confidences que lui font ses habitants, raconte son histoire, celle de son peuple et les perturbations dues à la confrontation de deux civilisations que tout oppose. Dans une ambiance sonore et musicale organique, le film nous renvoie comme un miroir, le reflet de notre monde et illustre les choix qui peuvent décider de la survie ou non d'une civilisation. C'est finalement un peu de la grande histoire de l'humanité qui se raconte sur cette Terre miniature.

 

Tikopia est une île de 5 km2 située dans la province de Temotu des îles Salomon. C’est un ancien volcan dont le lac Te Roto est le cratère. Son point le plus haut est le mont Reani avec 380 m au-dessus du niveau de la mer. Bien qu'elle se situe en Mélanésie, elle est peuplée de Polynésiens qui parlent le tikopien. La population est estimée à 2000 personnes ces dernières années. Les datations situent le premier peuplement de l’île à 3000 ans environ.

 

En 2012, après 12 jours de navigation, le réalisateur Corto Fajal et John Erling Utsi, le coproducteur suédois, accostent sur l’île de Tikopia. C’est dans un livre que Corto Fajal découvre cette île « J’ai découvert l’existence de Tikopia en lisant le livre ‘Effondrement’ de Jared Diamond, alors que j’étais coincé pendant des jours dans une cabane lors d’une tempête de neige sur le tournage de mon précédent film avec les éleveurs de rennes. Les habitants de l’île la perçoivent comme un être vivant, elle était d’ailleurs une de leur divinité avant qu’ils se christianisent il y a une trentaine d’années (…) Du coup, l’opportunité était trop belle d’expérimenter un point de vue animiste en construisant le film comme un dialogue entre le roi de l’île et l’île elle même. ». Cette première expédition s’organise avec John, co-producteur de son film précédent, avec qui il vient de partager cinq ans dans le Grand Nord. Ils affrètent un voilier au départ de Nouvelle Calédonie, seul moyen de rejoindre l’île, située hors de toutes routes maritimes. A l’issue de ce premier voyage, nait le projet « Nous, Tikopia ». La réalisation d’un projet sur une durée aussi longue, en un endroit si difficile d’accès et sans communication possible a été chaotique. Après deux expéditions de plusieurs mois en 2014 et 2016, l’organisation et le financement d’une opération humanitaire pour pallier à la pénurie d’eau potable dont souffre l’île en mobilisant les efforts financiers et logistiques de partenaires en France, aux Etats Unis, en Nouvelle-Zélande et en Allemagne, une post-production impliquant la traduction des rushes à partir d’une langue que personne d’autres que les tikopiens ne parlent, le dérushage de 123h00 d’images, c’est une aventure de six ans qui se termine.

 

 

Adoptant d’emblée un point de vue cinématographique, le réalisateur a souhaité rendre compte de la relation particulière que les habitants entretiennent avec leur l’île. Il revient sur le fait que le pari était risqué : « Faire parler une île : durant la production, cela a souvent laissé mes interlocuteurs dubitatifs. Ils me soulignaient l’aspect ‘casse gueule’. J’avoue avoir été déstabilisé parfois jusqu’à douter… jusqu’à ce jour de mon arrivée sur l’île, lors de la 2ème expédition: Ti Namo, le roi de l’île m’accueille et me demande des nouvelles du film… Je lui explique mon dilemme, il me regarde sans expression, puis se met à rire. Devant mon air surpris il me dit ‘Vous êtes étranges, vous les palengis (les blancs): vous croyez qu’il n’y a qu’à nous qu’elle s’adresse la Terre ? C’est juste que vous, vous avez perdu l’habitude de l’écouter’. Après ça je ne me suis plus laissé désarçonné par les arguments rationnels du monde qui est le mien, et me suis senti porté par la légitimité du point de vue original des tikopiens. Concrètement il a fallu imaginer des pistes pour concevoir le film comme une expérience animiste : filmer du point de vue de l’île, imaginer avec les habitants ce qu’elle pourrait dire, privilégier la quête émotionnelle en cherchant à faire ressentir, saisir le lien organique qui unit les tikopiens à leur île dans toute sa dimension. Toute la narration, l’image, les gros plans, la musique, l’ambiance sonore, la voix de l’île sont au service de cette recherche émotionnelle… »

 

Le film donne à voir et à découvrir une région du monde peu présente dans le répertoire cinématographique et documentaire : les populations polynésiennes de ce coin du Pacifique qui ont été peu impactées par les influences occidentales. En posant sa caméra sur cette île, Corto Fajal donne aussi la parole à une population jusqu’alors inaudible et à bien des égards exemplaires. Tikopia nous interroge sur le rapport que l’on entretient avec nos territoires et les récits qui s’y ancrent, forgeant l’identité de ceux qui y vivent. C’est un peu nos propres enjeux qui se dessinent.

 

 

HEUREUX COMME LAZZARO de Alice Rohrwacher

 

Avec Adriano Tardiolo, Luca Chikovani, Alba Rohrwacher et Sergi López

 

 

Lazzaro, un jeune paysan d’une bonté exceptionnelle vit à l’Inviolata, un hameau resté à l’écart du monde sur lequel règne la marquise Alfonsina de Luna.
La vie des paysans est inchangée depuis toujours, ils sont exploités, et à leur tour, ils abusent de la bonté de Lazzaro.
Un été, il se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la marquise. Une amitié si précieuse qu’elle lui fera traverser le temps et mènera Lazzaro au monde moderne.

 

Prix du scénario au Festival de Cannes 2018

 

La cinéaste Alice Rohrwacher revient sur sa note d’intention : « ‘Heureux comme Lazzaro’ est l’histoire d’une élévation à la sainteté, sans miracles, ni pouvoirs, ni même super pouvoirs et surtout sans aucun effets spéciaux. Simplement par le fait d’être au monde, en ayant foi envers les êtres humains et sans jamais penser à mal. Le film évoque la bonté comme concept et règle de vie. C’est à la fois un manifeste politique, un conte de fées, une chanson dans l’Italie des cinquante dernières années. »

 

En explorant son pays, l'Italie, et son époque, la réalisatrice Alice Rohrwacher a souvent rencontré des « Lazzaro » : des personnes qu'elle qualifierait de « gens braves » mais qui, le plus souvent, ne se consacrent pas à faire le bien, car elles ne savent pas ce que cela signifie. « Leur nature même est de rester dans l’ombre, quand elles le peuvent, elles renoncent toujours à elles-mêmes pour laisser la place aux autres, pour ne pas déranger. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas émerger de la masse ou plutôt elles ignorent qu’il est possible de le faire. Ces gens-là s’occupent des tâches désagréables et lourdes que l’humanité laisse derrière elle, elles remédient à tout ce que les autres foulent aux pieds par inadvertance, sans que personne ne s’en aperçoive », souligne la cinéaste.

 

À travers les aventures de Lazzaro, Alice Rohrwacher voulait raconter, de la manière la plus légère possible, avec amour et humour, la tragédie qui a dévasté l'Italie, le passage d’un Moyen Âge matériel à un Moyen Âge humain : la fin de la civilisation paysanne, la migration vers la périphérie des villes de milliers de personnes qui ne connaissaient rien de la modernité, leur renoncement au peu qu’elles avaient pour avoir encore moins et décrire un monde d’exploitations poussiéreuses qui se transforment en exploitations innovantes, brillantes et attrayantes. « Sans le savoir, Lazzaro voyage dans le temps et interroge les images du présent comme une énigme, avec ses yeux bienveillants et écarquillés. Pourquoi voyager dans le temps ? Plier les pages de l’histoire et voir, côte à côte, des époques si contradictoires et pourtant si semblables : c’est un souhait que j’ai depuis toujours, de pouvoir secouer le livre et mélanger les cartes, le cinéma le permet », analyse la réalisatrice.

 

Alors que dans ses films précédents, il y a toujours une représentation du conte de fées, la réalisatrice a choisi d’exploiter ici le thème de façon réaliste : « Nous avons voulu représenter le conte de fées avec toutes ses incohérences, ses mystères, ses retours extraordinaires et ses bons et mauvais personnages. Le conte de fées et son symbolisme, considéré non pas comme une abstraction éthérée ou une promesse d’aventures surhumaines et nébuleuses, mais plutôt comme le lien entre la réalité et une autre couche de l’être. C’est de la vie que naissent les symboles, d’une manière tellement profonde et détaillée qu’ils deviennent la vie de tous, la vie d’un pays, l’Italie dans sa transformation. L’histoire est toujours la même : c’est l’histoire de la renaissance, du phénix, de l’innocence qui revient nous visiter et nous bouleverser envers et contre tout. Les personnages, tout comme les événements et les lieux, sont féeriques mais réels dans le sens le plus dur du terme : d’un côté, une campagne isolée, séparée du reste du monde par un vieux pont qui s’est écroulé. L’endroit s’appelle ‘Inviolata’ et constitue le dernier bastion de la reine des cigarettes, Mme la Marquise Alfonsina de Luna qui, chaque été, se rend dans sa propriété après une traversée rocambolesque du fleuve pour revivre les anciennes splendeurs. De l’autre côté, il y a la grande ville, l’ailleurs, dans lequel le temps a filé à la vitesse d’un éclair, où la lutte n’est plus celle d’un groupe de désespérés se révoltant contre la patronne (‘le serpent empoisonné’), mais une lutte des pauvres contre les pauvres. Une étendue de maisons où ceux qui le peuvent, tels des bêtes, construisent un terrier pour s’y barricader. Un endroit où les anciens paysans n’ont aucune envie de récolter la chicorée qui continue à pousser, préférant manger des chips. Après avoir tant travaillé et s’être fait exploiter, comment leur donner tort ? Tout compte fait, le ‘mal de campagne’, le refus de la terre est quelque chose dont ils ont été victimes, mais d’autres qu’eux en sont responsables. »

 

Comme ses autres films, Alice Rohrwacher a tourné en super 16, et non en numérique. « Ce n’est pas un choix dicté par l’esthétique ou la nostalgie, mais dû à la magie d’une technologie merveilleuse, qui se répercute sur la méthode de travail. Pendant le tournage, il y a une grande concentration, une attention profonde à ce que l’on fait, qui n’est jamais volé, mais soigneusement préparé et testé, même s’il peut paraître fuyant dans la réalité. Toutefois, malgré les innombrables essais, ce support préserve le mystère, la rencontre : il n’y a pas de contrôle absolu des images, et le résultat sera toujours le fruit d’une combinaison surprenante entre la vivacité de la pellicule qui tourne et impressionne, et notre manière de filmer. Il y a également une lenteur, une attente des rushes de la journée de tournage, un secret dans ce que l’on fait qui, selon moi, conserve la force des images et préserve davantage le film. Dans une époque où nous sommes asphyxiés par des images répétées et démultipliées à l’infini, le cinéma peut encore distiller, soigner, jouer avec le regard, être surprenant et se surprendre », affirme la cinéaste.

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